Subjectivation et novation*

Le thème Design et subjectivation. Critique politique du neuf, est né d’une réflexion collective menée au sein du groupe design ∩ société qui visait à fédérer un ensemble de recherches fondamentales en design.

Les recherches que nous souhaitions réunir à l’intérieur de cet effort de réflexion commun s’intéressaient :

  1. à la forme des rapports qui s’instaurent entre les usagers et les nombreux dispositifs qui équipent leur monde : peut-on parler de contrainte, de pouvoir, de coopération, de personnalisation, d’assujettissement ? ;
  2. au contenu historique et culturel de ces rapports, ou à leur sens ; on contraint à quoi ; on coopère dans le but de quoi ; on construit quelle identité ? ;
  3. finalement à la réalité d’un ensemble de prétentions normatives qui accompagnent les représentations courantes du design, c’est-à-dire au pouvoir effectif des designers et aux responsabilités qui y correspondent.

Toutes ces questions supposent une analyse critique de ce qui lie l’intention du designer et l’intention de l’usager et qui est réputé passer de manière plus ou moins transparente par les dispositifs développés par les designers. Cette réflexion nous a amenés à invoquer un concept fort, celui de « subjectivation », et à lui adouber une notion que l’on croit assez féconde, le « neuf ». D’un côté, le concept de subjectivation, emprunté à Michel Foucault, nous a permis d’ouvrir la porte des relations troubles qui lient l’usager avec ses objets. De l’autre, la notion de « neuf » s’est présentée comme une hypothèse plausible pour identifier le contenu particulier de la construction d’une subjectivité moderne et contemporaine dans laquelle l’avènement du design, comme pratique marchande, a joué un rôle fondamental.

 

LA SUBJECTIVATION

Le concept de subjectivation se présente comme un outil intéressant pour analyser les rapports qui se tissent entre les usagers et les objets. C’est un concept qui spécifie bien la place du designer dans ces rapports, mais il faut toutefois prendre garde de ne pas y voir une quelconque forme de balise dont le designer pourrait s’emparer pour guider son action.

La question qui hante les études en technologie est de savoir si la technologie, catégorie dans laquelle j’inclus le design, aliène l’usager ou si elle favorise son émancipation. Cette question implique une analyse du pouvoir, de la distribution inégale du pouvoir entre les innovateurs techniques et les usagers. Cette question est déjà largement traitée par des auteurs importants du XXe siècle (Jacques Ellul, Cornelius Castoriadis, Daniel Bell). Paradoxalement, les discours critiques ou technophobes, qui dénoncent le pouvoir d’asservissement de la technologie, alimentent parfaitement l’angélisme des innovateurs qui déclarent être en mesure de se servir de la technique pour réaliser le bien des usagers. Tout un champ de recherche éthique s’ouvre alors dans la mesure où ce sont les intentions, la morale et la vertu de l’innovateur qui deviennent décisives dans l’aliénation des usagers. Or, le pouvoir unilatéral que détiendraient les innovateurs apparaît assez limité dans son étendue. Ce que l’innovateur dicte et duquel l’usager ne peut pas échapper est l’offre, vue au sens très large, plus large peut-être encore que celui que donne Alasdair MacIntyre à cette notion (voir Quelle justice ? Quelle rationalité , Paris : PUF, 1993, p. 371). L’usager ne peut pas accéder à une offre qui n’existe pas et, en bout de course, c’est toujours l’innovateur qui procède aux arbitrages finaux qui déterminent la composition d’une offre. En dehors de ce phénomène bien réel et qui pose de véritables problèmes d’équité et de justice, on voit mal où se situe le pouvoir normatif des innovateurs. Ce n’est pas parce que j’offre une voiture qui roule à 200 km/h que les conducteurs vont rouler à cette vitesse. Je n’ai aucun pouvoir sur la vitesse effectivement adoptée par les conducteurs à l’intérieur des possibilités offertes par la motorisation. Certainement qu’il existe des études de psychologie comportementale qui soutiendront que l’emplacement de la vitesse moyenne sur l’indicateur de vitesse, la nature de son traitement graphique, aura une influence sur l’appréciation, par l’usager, des vitesses accessibles. Mais peut-on parler d’une force de contrainte ? Le traitement graphique de l’indicateur de vitesse peut-il contraindre le conducteur à adopter une vitesse donnée ? À l’évidence, le pouvoir normatif du designer sur cette pratique demeure très faible. Ainsi, là où le Foucault de Surveiller et punir (Paris : Gallimard, 1975), peut-être son travail le plus explicitement technologique, assimilait la technologie à une sorte de pouvoir occulte, oppressif, s’exerçant sur les corps et les âmes, un pouvoir dont l’agence est diffuse dans l’ensemble du corps social, on préfèrera ici plutôt dire que le design de l’indicateur de vitesse offre une texture normative à l’usage. En ce sens, une fois l’offre dessinée, le design ne présente plus à l’usager qu’une contrainte faible : le designer chuchote à l’oreille de l’usager. — Ce n’est pas le micro-pouvoir implacable du panoptique dénoncé par Foucault.

Le concept de subjectivation développé par Foucault dans la dernière phase de sa carrière, apporte un éclairage intéressant sur la manière dont s’exerce cette contrainte faible du designer sur les usagers. Le Foucault du souci de soi semble redonner à l’individu une partie de sa liberté perdue aux mains de ces disciplines et des techniques de micro-pouvoir. En analysant d’un peu plus près ces rapports de pouvoir entre objets techniques et usagers, si on examine leur déploiement effectif dans le quotidien ordinaire de tout un chacun, on est amené à relativiser la normativité de la technologie. Il ne s’agit pas de revenir à une conception de la technologie qui la considèrerait neutre et totalement transparente aux pratiques, mais de remettre à sa place les prétentions des innovateurs.

Le concept de subjectivation fait des rapports entre les personnes et le monde, une sorte de dialogue dans lequel les objets feraient office de directeurs de conscience un peu passifs. Ce dialogue, c’est l’usager qui l’ouvre quand il s’engage dans un projet d’élucidation de soi à soi, de problématisation de soi, de construction de sa propre subjectivité. Ainsi, la contrainte, ou le retour de réalité que lui offre ses objets, est totalement internalisée dans l’intention même du sujet, dans son projet de vie. La contrainte que peuvent offrir les objets est fragilisée dans cette sorte de tâtonnement dialogique qui fait éclater les prises de la discipline sur l’usager. Dans ce rapport, le designer n’apparaît pas. Plus précisément, l’intention du designer disparaît au profit du projet personnel de l’usager.

La subjectivation permet de voir la force de la technique comme une force plutôt faible et dont l’incidence serait difficilement prévisible dans la mesure où elle dépend entièrement de l’intentionalité de l’usager.

 

LE NEUF

Si le concept de subjectivation permet de jeter un certain éclairage sur les rapports qui se tissent entre l’usager et les objets du monde tout en ouvrant une perspective critique sur le rôle, ténu, du designer dans la construction de cette subjectivité, ce concept ne nous dit pas quel est le contenu de cette subjectivité : quelle est cette identité qui se construit par le frottement des usages avec cette texture normative.

C’est ici que la polysémie du mot neuf, comme génitif, substantif ou adjectif, nous est apparue féconde. Selon la situation, le terme peut renvoyer à ce qui est sans précédent ou original, à ce qui est originel, que le temps n’a pas encore altéré et qui reste exempt d’usure, donc immaculé, ou à un simple état résultant d’un changement. Ainsi, la polysémie du terme neuf permet de couvrir un ensemble d’enjeux à première vue disparates, mais qui peuvent tous être rapportés à l’émergence du design comme gamme de pratiques, mais aussi comme catégorie permettant de mieux appréhender notre monde.

Enjeux 1. Un premier enjeux pour lequel la notion du neuf se présente comme une sorte de précipité, concerne notre rapport à la nature et aux ressources qu’on en tire. Le thème du développement durable est presque inévitable aujourd’hui lorsqu’on étudie les pratiques d’innovation comme le design. Le développement durable représente un ensemble de principes d’action, de normes variablement réglementées et codifiées. Les travaux sur ce thème visent généralement, soit à améliorer, raffiner, spécifier ces principes (R&D), soit à éclairer leur mise en œuvre plus ou moins problématique. Cette seconde perspective, compréhensive (qu’est-ce qui fait obstacle au développement durable ?) soulève des questions passablement intéressantes, pour peu qu’on accepte de ne pas restreindre l’investigation aux seuls processus (industriels), aux organisations (managériales) ou aux modèles (économiques) pouvant conditionner le respect de ces principes. En effet, le raisonnement pratique qui gouverne l’action des acteurs intégrant ces dispositifs est lui-même le siège d’entraves potentielles à la réalisation de ces principes. La difficulté ici, vient du fait que la question du développement durable perd toute spécificité car elle est alors diluée dans un questionnement plus large sur la rationalité, l’intention, la vertu, le bien et le mal. C’est ainsi que la question du neuf nous a semblé pouvoir apporter un éclairage pertinent.

S’il y a un plan sur lequel le souci environnemental dont découle le développement durable représente un vrai bouleversement, c’est sur celui de l’esthétique et de l’anthropologie culturelle. Il nous semble raisonnable de poser que ce qui grippe la réalisation d’une société durable dans laquelle ce souci environnemental s’imposerait de manière légitime dans les pratiques, ce serait un attachement à une sorte d’esthétique du neuf promulguée, notamment, par le modernisme en architecture qui fit un usage immodéré de vastes surfaces planes, de finis miroitants, de plans orthogonaux réguliers, d’espaces vides, etc. L’esthétique moderne serait le véhicule d’une culture, ou d’une subjectivité, attachée à l’immaculée, à la propreté qui, en disqualifiant toute manifestation de l’usure, tout marquage du temps, toute patine, appelle, en quelque sorte, au renouvellement constant des biens et donc, se présente comme un motif de consommation. Or l’idée de durabilité par laquelle s’exprime notre souci environnemental, suppose une valorisation de l’usure, la persistance de l’identité des choses malgré leur altération, l’indifférence face à la cicatrice, et invite à la personnalisation des biens. En somme, c’est sur le plan esthétique que le développement durable présente un potentiel de critique véritablement radicale de nos sociétés, dans la mesure où il suppose une critique politique de cette esthétique du neuf, de l’impeccable.

Enjeux 2. Dans le sillage de cette réflexion critique vis à vis de l’esthétique promulguée par le modernisme, la notion du neuf permet également de caractériser ce monde d’activités quotidiennes normalisées et conventionnelles dont les designers sont les maîtres d’œuvre. Ici, deux sens du mot neuf se confrontent : le neuf du sou neuf, de l’inaltéré, et le neuf du la nouveauté inusitée. Chez le designer, l’innovation est un effort récurrent de lutte contre les usages habituels qui fait simultanément table rase des idiosyncrasies de la vie ordinaire pour les remplacer par des procédures tout aussi uniformisées qu’une tradition, mais alignant les usages sur un ordre fonctionnel, efficace et, pour tout dire, économe. Ce projet pour discipliner les corps, brillamment explicitée par Foucault, est en bute aux tâtonnements, tours de mains, astuces, erreurs et lapsus qui fondent l’aisance, la familiarité et, conséquemment, l’innovation. Une critique politique du neuf en design est donc aussi un projet pour mettre en lumière cet ordre efficace des pratiques alignées sur une norme que promeut le design au détriment de l’invention échevelée des pratiques libres.

Enjeux 3. Enfin, une dernière extension que je voudrais donner à cette critique politique du neuf concerne la politique du design. Encore une fois, nous avons voulu invoquer l’ambivalence inhérente au terme de neuf pour mettre en lumière cette domination paternaliste claire que revendique une certaine forme d’expertise qui tend à ordonner les relations dans la sphère publique, mais qui est mise au défi par la montée, parfois un peu baroque, de l’injonction participative.

C’est ainsi que l’idée d’une critique politique du neuf nous semble pouvoir jeter un éclairage fécond sur la subjectivité moderne dont l’émergence coïncide avec la mise en place des pratiques de design. Le fait que cette critique soit politique suppose que l’on souhaite tirer les conséquences de cet effet normatif faible jusque dans les formes d’organisation et la nature de l’ordre qui gouverne nos communautés.

*Texte de la conférence donnée dans le cadre des Escales du design tenues à Bordeaux, le 13 décembre 2012.

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