L’art de l’étalage à Bologne. Réflexions vagabondes

À tous les sept ans, un universitaire a droit à un immense privilège. Celui de laisser derrière soi les tiraillements politiques de son département pour s’aventurer en terrain inconnu. Le principe qui sous-tend le congé sabbatique est que la capacité de réfléchir doit périodiquement être renouvelée, consolidée et nourrie afin d’assurer une production intellectuelle de qualité. Étant totalement dominée par mon estomac et ma dépendance au café, mon privilège à moi se déroule à Bologne depuis septembre 2011. J’ai donc choisi de vous livrer quelques réflexions sur des pratiques locales qui, comme toute rencontre culturelle, séduisent, surprennent et laissent songeur.
La beauté du centre historique de Bologne n’est pas un secret. Circuler sous ses longs portiques est en soi un voyage. Depuis le 13ième siècle, plusieurs couches d’architecture et de luttes pour le pouvoir ont laissé leurs traces et en ont effacé d’autres. Parmi ce qui demeure visible aujourd’hui, une chose attire l’œil et ponctue le quotidien : l’art de l’étalage italien.

Un étalage est un dispositif qui permet d’exposer différents produits sous leur meilleur jour. Son objectif, si l’on coupe court, est de faire en sorte que la marchandise se vende. Chemin faisant, au gré des rues qui connectent entre elles les piazzas et les tours, force est de constater que les marchands en prennent un soin particulier et y attachent de l’importance. Ceci s’applique à la fruiterie aussi bien qu’à la boutique de haute couture.

Lorsqu’on le regarde de plus près, le dispositif de l’étalage ne révèle son art que si celui-ci est examiné en tant que dispositif socio-technique. Il s’accompagne en effet d’une mise en scène, au sens littéral du terme. Les individus qui dès l’aube les assemblent le font non seulement cérémonieusement, mais leurs corps s’y déploient avec une satisfaction non dissimulée.

Soyons précis, les étalages dont je parle ne sont pas ceux d’une chaine ni d’une franchise. Plusieurs de ces commerces sont minuscules — d’un point de vue nord-américain— et sont généralement tenus par leur propriétaire. Ces derniers sont bien souvent des collectifs : mari et femme, ou membres d’une même famille. Les enfants s’y joignent dès que l’école est terminée. Les propriétaires habitent souvent l’immeuble juste à côté de leur commerce et vous saluent le matin. Ils sont bien ventrus, parfois décoiffés et n’hésitent pas à raconter l’histoire des générations qui les ont précédés, photos ou illustrations à l’appui.

La mise en scène n’est donc pas un artifice strictement cosmétique. Elle est au contraire bien incarnée. Les gestes comptent et sont maîtrisés. Par exemple, le barista sait et montre qu’il sait comment actionner la machine à café, faire tenir en équilibre la cuiller sur le rebord de la soucoupe, verser dans un verre l’équivalent d’une goulée d’eau pétillante et, ultimement, déposer la tasse contenant le nectar bien chaud. Même si ce geste est répété probablement plus d’une centaine de fois par jour, le plaisir du mouvement bien exécuté domine.

Je pourrais faire une description similaire pour la personne qui tranche et emballe le prosciutto comme si elle avait elle-même élevé la bête. Pour celle qui manipule les tomates et les aubergines jalousement, vous menaçant de l’œil pour éviter que vous ne les touchiez vous-même. Pour celle qui assemble les ailettes d’un carton pour y blottir la pâtisserie. Pour celle qui emmaillote un chandail dans du papier de soie comme s’il s’agissait d’un nouveau-né. Bref, l’art de l’étalage ne repose pas uniquement sur une exposition des objets, mais il englobe leur manutention et leur emballage.

Vous l’aurez deviné, l’étranger soucieux de pratiquer consciencieusement les trois R —réduction, réutilisation et recyclage— devient rapidement inconfortable. Toutefois, devant l’exotisme d’un tel rituel il y a lieu de questionner ceux qui appartiennent à notre propre culture. Je pense entre autres à la tristesse des pastiches des grandes chaines et à l’apathie avec laquelle leurs employés y emballent des objets dont ils n’ont rien à cirer. Comme si la vie de ces objets —et peut-être la vie de ceux qui les manipulent— avaient pris fin bien avant qu’ils ne se retrouvent sur les étalages.

On dit que l’Amérique du Nord a l’avantage d’être libre. Libre de se créer un présent et un avenir où le poids de l’histoire y serait moins structurant. On peut toutefois s’interroger sur ce qui structure, fondamentalement, nos espaces publics et notre rapport aux objets aussi bien qu’aux commerçants.

L’art de l’étalage à Bologne résiste en partie au présent puisque plusieurs des produits qui y sont exposés résultent de traditions séculaires et qu’il est physiquement conditionné par la géographie des lieux qui, elle, a été façonnée par une histoire politique. Mais cet art de l’étalage est vivant. Il est incarné. Jour après jour, des individus renouvellent ce ballet minutieux où les objets et les gestes se répondent, se prolongent et se respectent mutuellement. Fier de l’objet que l’on tend et fier de soi en même temps.

4 réponses sur “L’art de l’étalage à Bologne. Réflexions vagabondes”

  1. Quel belle inspiration que ce texte!

    Moi qui travail sur la place publique j’y vois un complément à ce que je nommerai ici l’art de vivre la ville.

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