Les aides à la consommation : pourquoi y croit-on et nous aident-elles à mieux consommer ?*

Dans bien des cas, consommer est difficile. Outils de travail, équipements de sport, services financiers, équipements domestiques, loisirs, nombreux sont les marchés où, pour faire preuve d’un minimum de raison, il faut consentir des efforts importants qui peuvent bien dépasser les ressources en temps et en patience du consommateur même le plus averti. Cette difficulté n’est pas étrangère au surendettement personnel. De même, combien de bonnes volontés écologiques se sont abîmées sur les récifs de marchés foisonnant d’offres plus alléchantes les unes que les autres ?

Vous avez à vous acheter une télévision, une voiture, une paire de skis, un forfait téléphonique. Lequel choisir ? Comment décider ? Les économistes le savent, il existe une asymétrie d’information entre vous et le fournisseur de services ou de biens. Le fabricant sait mieux que vous ce que vaut son produit, sa durée de vie attendue, ses performances dans certaines situations, etc. Pour être un agent économique idéal et faire un choix qu’on pourrait qualifier de juste, à défaut d’être maximal, le consommateur devrait réussir à niveler cette asymétrie. C’est dans ce but, pour établir une sorte de parité de l’information entre nous et les fabricants, que l’on va consulter des intermédiaires à la consommation. Il en existe de toute sorte : les membres de votre entourage, les vendeurs, les experts patentés (cicérones), forums en ligne et aussi guides publiés et diffusés par des organismes de toute nature. Voilà donc, en termes économiques, la fonction des guides pour consommateurs : réduire l’asymétrie d’information entre les acteurs qui sont du côté de la demande et les acteurs qui sont du côté de l’offre.

Donc, les guides de consommation ont un rôle important à jouer dans la régulation des marchés. Mais ils ne peuvent remplir ce rôle qu’à une condition : que le consommateur y croit. C’est ici que le design entre en ligne de compte. L’information se présente au consommateur sous une certaine forme. La façon dont l’information est ‘designée’, c’est-à-dire conçue, générée et présentée, participe largement à la fiabilité de celle-ci.

Chercher une information a un coût que le consommateur n’acceptera pas toujours d’assumer. L’investissement dans le search n’est pas infini, d’où l’importance d’offrir une information fiable et complète au consommateur.

Les ressorts de la fiabilité de l’information. Quels sont-ils ? Pour répondre à cette question, on peut analyser ce que les guides en général nous offrent comme garanties.

De prime abord, on considérera que la fiabilité relève du désintéressement des intermédiaires. C’est sur ce principe que les Protégez-vous, Consumer Reports de ce monde s’appuient. Mais cette indépendance coûte cher et de moins en moins d’organismes sont en mesure de se la payer. Pour réduire ces coûts, on assiste à une forme de mutualisation des dépenses liées aux tests des objets entre différents producteurs de guide. Cette mutualisation a cependant le défaut d’éloigner les lieux de test des lieux où seront ‘usés’ les objets achetés avec comme conséquence pour la fiabilité de l’information, une certaine perte de pertinence : un navetteur des badlands du centre des États-Unis peut-il attendre la même utilité d’une voiture qu’un représentant de commerce de la Côte-Nord ? Certains guides ont renoncé à s’appuyer sur un tel désintéressement en mettant en avant l’autorité- même de l’expert qui livre : autorité d’un journaliste spécialisé (Guide de l’auto, Guide du vin), autorité d’une entreprise historique (Guide Michelin).

On peut penser que la fiabilité relève de la systématicité (scientificité) des méthodes utilisées dans la production des données. Cette systématicité se reflète dans la divulgation des modes de production des données et dans la présentation de certaines données qui prennent la forme d’étoiles, de tableaux, de classements, etc. Encore une fois ici, force est de constater que cet effort s’accompagne d’une sorte d’abstraction des situations d’usage réelles qui se traduit par une perte de pertinence des informations livrées.

Or, la pertinence est un ressort important de fiabilité et donc un vecteur central du pouvoir des guides. Pertinence = identité des situations tests avec les situations d’usage. En réalité, qui a besoin de savoir que le thermostat de telle cuisinière présente un degré de précision 4% supérieur à tel autre modèle, que la chaleur y est répartie 20% de fois plus uniformément dans le four, ou que son réchaud maintient la soupe qu’on y dépose à une température 10° inférieurs aux autres ? Ce que vous et moi avons besoin de savoir, c’est si le poulet sera bon. Ce que nous avons besoin de savoir pour être des consommateurs avertis c’est si les biens que nous consommons vont nous rendre les services que nous attendons de lui. Cette identité de la situation de test avec la situation d’usage est d’ailleurs particulièrement à l’œuvre dans les discussions en ligne entre usagers. C’est un des ressorts de la fiabilité des informations que l’on va chercher par exemple, dans les forums d’usagers où on a la possibilité de trouver un correspondant qui use d’un bien de la même façon que moi.
Cette attention aux situations d’usage, ou à l’expérience-usager réelle est présente dans tous les guides. On la retrouve dans les commentaires plus libres et ‘subjectifs’ que nous livrent certains auteurs de tests. On aurait peut-être avantage à mieux le comprendre. Il y a là une vraie compétence propre à la pratique du design qui suppose de réduire cette tension entre situations quotidiennes uniques, personnelles, familières et dispositifs normalisés, qu’il s’agisse d’objets, d’information, de services.

*Transcription d’un billet diffusé à l’Émission Les Éclaireurs de Radio-Canada, le 1er septembre 2016.

Le Centre Social de Don Kişot : L’esthétique de l’inachevée III

À la recherche d’une utopie urbaine, j’ouvre la boîte de Pandore des communautés intentionnelles, des modes de vie alternatifs, des squats et des villes imaginaires qui ont vu le jour au XXIe siècle. Mes déambulations entre livres, blogues de voyage alternatifs, documentaires me font découvrir des projets où l’impensable a été pensé, réalisé et a existé. Certains existent encore. Soit marginalisés, soit isolés, soit en étroite relation avec l’industrie du tourisme. Chacun a son propre compromis dans un monde qui leur est hostile, mais ouvert.

Le Centre Social de Don Kişot est un espace autogéré situé à Kadıköy, un quartier populaire d’Istanbul sur la rive anatolienne. L’immeuble de trois étages abandonné pendant près de vingt ans a été occupé en 2013 par un groupe d’habitants et d’activistes dans la suite des mobilisations populaires de mai 2013 à Taksim pour le parc Gezi. Appelé localement Yeldeǧirmeni, certains habitants, commerçants, artisans du quartier étaient déjà regroupés et mobilisés avant les événements de 2013. Le quartier est connu pour sa forte concentration d’artisans et d’artistes installées dans des ateliers éparpillés aux rez-de-chaussée d’immeubles anciens. La plupart des articles, entrevues et personnes rencontrées précisent que l’occupation de l’immeuble est née grâce à l’énergie de Gezi, mais que le quartier était déjà actif et engagé en attendant cette structure sociale qui l’a rendu possible.

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Image 1 : «La beauté sauvera le monde ?», enquête de 2014, 1er étage du Centre Social Don Kişot

L’occupation s’est faite face à l’inertie des propriétaires, à la monopolisation et la spéculation du marché de l’immobilier et à l’inutilisation de ce bâtiment qui ne contribuent plus à la vie de quartier depuis près de vingt ans. En occupant et utilisant les lieux pour un projet collectif, le regroupement souhaitait attirer l’attention sur ce problème, créer, expérimenter et imaginer un milieu de vie communautaire autogéré. Des ateliers de création, de réparation, d’artisanat, de formation, ainsi que des cours et des conférences sont au programme depuis près de deux ans. Il est possible de communiquer avec certaines personnes impliquées par le biais de pages Facebook, mais le moyen le plus efficace pour entrer en contact avec la communauté d’usagers du centre est d’occuper les lieux, participer aux activités organisées ou même, mieux, en organiser un.

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Image 2 : Cage  d’ascenseur barricadée avec pièces de fenêtres, enquête de 2014, 1er étage du Centre Social Don Kişot.

Une règle s’impose d’emblée quand on rentre dans cet immeuble. Cette règle concerne sa nature publique et commune. Je n’avais pas à demander de permission pour y entrer et faire ce que j’avais envi de faire. On ne me l’a jamais donné cette permission. Je me la suis donnée. On m’a même reproché d’avoir posé la question. C’était un espace à tous. J’ai fréquenté les lieux pendant deux semaines, de la fin du mois d’août au début du mois de septembre, une période particulièrement tranquille au Centre. Quand j’y étais seule pour mon enquête sur l’esthétique des milieux de vie des groupes affichant un souci environnemental, le premier réflexe des touristes, journalistes, photographes et passants était de me demander la permission pour visiter, photographier, prendre un livre. Je prêchais donc la bonne parole. Ma présence seule dans les lieux m’obligeait à tenir ce rôle. Je résumais ce qu’était l’espace et indiquais qu’il leur appartenait autant qu’à moi. Dans ce rapport au monde, je réalisais au fur à mesure que rien n’est figé, et que la notion de frontière m’était propre. La liberté était la vraie liberté, mais aussi une vraie contrainte. C’est une espace en dehors des codes culturels et sociaux que nous avons habitude de suivre dans nos vies urbaines pas mal normées. Chez soi, dans la rue et la bibliothèque, au marché, nous connaissons les normes propres à ces lieux que nous suivons presque comme des acquis innés qui nous ont portant été enseignés à l’enfance. Je n’ai aucun souvenir si cette normativité m’était agréable ou pénible, je crois l’avoir apprise indirectement pendant que mes parents éduquaient mon frère. Lui, je m’en rappelle bien, il subissait les normes. Je me demande parfois si « norme » et « oppression » sont de même racine.

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Image 3 : Extérieur du Centre Don Kişot en 2013, images diffusées sur la page facebook [1] du centre.
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Image 5 : En 2014, enquête de 2014, Centre Social Don Kişot.
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Image 6 : En 2014, enquête de 2014, Centre Social Don Kişot.
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Image 4 : En 2015.

 

Au début, j’avoue, j’ai cherché désespérément la frontière de ce qui est faisable. Peu à peu, ma timidité et ma gêne ont laissé place à la confiance, la débrouillardise puis à l’aise. Ce contexte permet d’établir une dynamique infinie aux personnes qui venaient d’occuper l’espace. Une fresque réalisée une semaine auparavant était couverte par celle d’après. Celui qui décidait de faire un cours de philosophie aménageait la salle selon sa volonté. Les objets rentraient, sortaient, changeaient de place d’un jour à l’autre. Il ne pouvait y avoir de vol, puisqu’il n’y avait pas de propriété. Les débats sur ce sujet étaient particulièrement beaux à écouter sur place. Certains habitués venaient, rangeaient, discutaient. Les enfants du quartier y jouaient. Des matériaux de construction à gauche à droite, plusieurs livres, vêtements, chaussures récupérées attendaient leurs tours d’être utilisés par de nouvelles personnes.

Le centre social de Don Kişot a été le premier terrain d’enquête que j’ai réalisé dans cette série d’ethnographies exploratoires. Pendant la récolte de données, je n’ai pas vraiment réfléchi à l’esthétique des lieux, je n’étais pas en mode analyse, mais en mode « présence » tout en récoltant les données qui m’étaient nécessaires. Ce n’est qu’après l’analyse des données visuelles que deux catégories se sont formées : l’un n’est qu’observable de manière diachronique : la capacité infinie de transformation esthétique des lieux et l’autre la création d’un milieu entièrement récupéré où des artefacts improbables donnent lieu à des micro-spectacles de rencontres impossibles.

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Images 7 : Artefacts récupérés et organisés à l’intérieure du Centre Don Kişot,enquête de 2014.
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Images 9 : Artefacts récupérés et organisés à l’intérieure du Centre Don Kişot,enquête de 2014.
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Images 8 : Artefacts récupérés et organisés à l’intérieure du Centre Don Kişot,enquête de 2014.
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Images 10 : Artefacts récupérés et organisés à l’intérieure du Centre Don Kişot,enquête de 2014.

« Les anthropologues ont constaté depuis longtemps que les relations sociales durables sont fondées sur de l’inachevé » (Gell, 2009, p. 100). La pratique des motifs complexes et la création de mythologies basée sur la figure de labyrinthes en sont des exemples pour montrer la capacité de découverte et de recherche que ces artefacts créent entre l’individu et le monde. Déambuler entre lignes, courbes, surfaces pleines et vides, couleurs, bordures, cadres dans l’infinité du motif, selon les anthropologues, est la clé de la durabilité du lien entre l’artefact et le sujet (Gell, 2009). Au Centre social de Don Kisot, nous sommes dans une pluralité joyeuse au présent et le lendemain en réserve probablement de nouveaux puisque s’il y a une norme ici, c’est celle de le possibilité. Rien n’est fait de zéro, ou détruit mais le milieu de vie se construit, se renouvelle au fur à mesure dans une esthétique inachevée où la matière ne cesse de se transformer.

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