Le design, un art à parfaire : enquête (à venir) sur la pratique des designers sociaux

par Thomas Coulombe-Morency

Depuis les dernières décennies, nous assistons à une véritable extension du domaine du design. D’une activité essentiellement tournée vers la conception de produits et ancrée dans un mode de production industrielle, le design apparaît aujourd’hui sous de nouvelles formes qui revendiquent « une spécificité qui peut être de l’ordre du métier, de la méthode, du champ social concerné, de la finalité, etc. » (Vial, 2015, p. 51). Parmi celles-ci, on recense notamment le design social, à savoir une forme du design regroupant un ensemble de professionnels s’engageant dans une disqualification d’un état d’affaires qu’il juge insatisfaisant, notamment le design tel qu’il est actuellement. Il incombe entre autres pour ces professionnels de renverser le primat de la finalité marchande sur la pratique du design et de lui substituer une finalité jugée supérieure, à savoir l’impact social (Vial, 2015). Le design social se présente donc comme une activité dont la principale motivation est de promouvoir un changement social positif dans la société (Tromp et Hekkert, 2017 ; Resnik, 2019).  

Que nous apprennent donc ces designers critiques des normes, des valeurs et des institutions qui sont l’héritage d’une certaine histoire du design sur la pratique elle-même du design ? Telle est l’une des grandes questions sur laquelle se penche cette deuxième séance du webinaire Design et Société. Celle-ci réclame que nous portions notre attention non seulement sur ce que l’on entend par pratique du design, mais plus spécifiquement par pratique. Pour soutenir notre réflexion, cette question sera discutée et examinée sur la base du concept de pratique que nous offre le philosophe américain Alasdair MacIntyre.

Figurant parmi les plus éminents critiques de l’état de la morale au temps de la modernité, MacIntyre, comme plusieurs autres néo-aristotéliciens d’ailleurs (par exemple, Elisabeth Anscombe), envisage la vie comme étant téléologiquement ordonnée (c’est-à-dire, une vie humaine orientée vers la réalisation de sa nature essentielle). Or, contrairement à Aristote, MacIntyre « envisage cet ordre plutôt en termes de pratiques sociales que de fonctions naturelles culturellement invariantes » (Haldane, 2004). En effet, pour MacIntyre, les pratiques constitueraient le contexte principal de développement moral des individus. C’est à partir des pratiques que les individus seraient à même de pouvoir répondre aux questions éthiques les plus fondamentales, à savoir : quel type de vie dois-je mener ? À quelle type de personne est-ce que je souhaite m’identifier ?

Par contre, ce ne sont pas toutes les activités qui sont en mesure de revendiquer un statut de pratique au sens où l’entend l’auteur. En effet, la conceptualisation de la pratique qu’il propose dans son livre phare After Virtue (1984) dépasse largement le cadre de la maîtrise de certaines compétences techniques ou de règles à suivre (Higgins, 2010 ; Knight, 2008, Proulx, 2019). Pour MacIntyre, chaque pratique requiert ces deux éléments, mais n’est pas définie exclusivement par eux. S’engager dans une pratique, selon lui, reposerait davantage dans le partage et la poursuite de biens qui sont spécifiques à cette pratique. Ces biens « internes » (ou biens d’excellence) prennent la forme de différents standards d’excellence. Certains se trouvent dans les productions des praticiens (par exemple, excellence de produits) alors que d’autres se trouvent dans les praticiens eux-mêmes (par exemple, excellence de caractère). Pour MacIntyre, les standards d’excellence sont les meilleures approximations de la perfection que nous offre à ce jour une pratique. Ils fournissent une conception d’un travail final parfait, de même qu’une vision distinctive de ce qui vaut la peine d’être atteint. Les praticiens visent donc ces standards ; ils les cultivent et cherchent à les dépasser. C’est donc par la compréhension et l’émulation des standards d’excellence propre à une pratique (et non pas par l’application de règles et de procédures) qu’un individu serait à même d’actualiser ses propres potentialités (Knight, 2008). 

Néanmoins, afin de pouvoir assurer l’actualisation des potentialités des praticiens, les pratiques doivent faire appel aux institutions. Ces dernières, au même titre que les pratiques, seraient animées par la poursuite de biens, mais de biens que MacIntyre qualifie cette fois comme étant externes à la pratique (ou des biens d’efficience), c’est-à-dire qu’ils peuvent être acquis de différentes façon et pas uniquement par l’exercice de la pratique elle-même (par exemple, la richesse, le pouvoir, le rang social, etc.). Contrairement aux biens internes, les biens externes (ou d’efficience) sont de nature instrumentale. Ils consistent en des moyens permettant d’atteindre une fin désirée. Ainsi, par l’acquisition, l’accumulation, la distribution et l’utilisation de ces biens, les institutions apparaissent comme étant fondamentales afin d’assurer le maintien et le développement des pratiques, si bien que les pratiques et les institutions formeraient selon l’auteur « un seul ordre causal » (MacIntyre, 1984, p. 189). Or, même si la relation entre la poursuite de ces deux types de biens apparaît de prime abord comme étant symbiotique, elle est également source de conflits potentiels et de tensions inévitables. En effet, comme le souligne MacIntyre :

« Si intime est le rapport des pratiques aux institutions (et donc la relation entre biens externes et biens internes de ces pratiques), qu’elles forment un seul ordre causal où les premières sont toujours menacées par les secondes : les idéaux et la créativité sont compromis par le goût de la compétition, l’intérêt coopératif pour les biens communs est compromis par la compétitivité » (idem). 

Partant de cette posture théorique, il est possible de réfléchir à différentes questions. Par exemple, l’activité du design social, de même que l’engagement critique des acteurs y jouant un rôle, met-elle en perspective une problématique plus fondamentale quant à l’état du design (de même que d’autres pratiques) au temps de la modernité, à savoir une pratique « perdue dans les institutions destinées à les servir et submergée par la culture bureaucratique et instrumentale » [traduction libre] (Higgins, 2010, p.381) ? Sur le plan de la pratique du design, de ce qui la caractérise et de sa potentielle évolution, l’activité des designers sociaux contribue-t-elle à faire avancer (voire à dépasser) les standards d’excellence de la pratique  ? Peut-elle tracer les contours d’une vision distinctive de ce qui vaut la peine d’être atteint en design (d’une nouvelle conception du « travail final parfait ») ? Permet-elle le développement de modèles d’identification professionnelle inspirants pour les designers en quête d’épanouissement ? Finalement, l’activité des designers sociaux peut-elle être l’expression d’une pratique authentique en design ? L’expression d’une pratique qui porte son propre bien ? Peut-elle contribuer à parfaire l’art de designer ?

Bibliographie

Haldane, J. (2004). Alasdair MacIntyre. Dans Canto-Sperber, M. (Éd.). (2004). Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale (4. éd. rev. et augmenté). Presses Universitaires de France.

Higgins, C. (2010). World of Practice : MacIntyre’s Challenge to Applied Ethics. Journal of Philosophy Education, 44, 237–273.

Knight, K. (2008). Practices: The Aristotelian Concept. Analyse und Krittik, 30 (1), 317-329.

MacIntyre, A. C. (2014 [1984]). Après la vertu : Étude de théorie morale. Presses Universitaires de France.

Proulx, S. (2019). Questioning the Nature of Design Activity Through Alasdair MacIntyre’s Account of the Concept of Practice. The Design Journal, 22(5), 649–664.

Resnick, E. (2019). The social design reader. Bloomsbury Visual Art.

Tromp, N., et Hekkert, P. (2017). Designing for Society : Products and Services for a Better World. Bloomsbury Visual Arts.

Vial, S. (2015). Le design (1re éd.). Presses universitaires de France.

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