La vertu d’innovation. « Innovez, innovez, vous en tirerez bien quelque chose un jour ! »

Il y a des mots qui circulent dans les conversations et les slogans, et dont on finit par perdre le sens, si tant est que nous l’ayons réellement connu un jour. C’est le cas du terme « innovation » que l’on croise de plus en plus lorsque l’on entend parler de processus aptes à apporter un changement souhaitable à une situation donnée. Mais quelle est donc la vertu cachée des innovateurs ? Pourquoi, aujourd’hui, vaut-il mieux innover que changer, transformer, faire évoluer, inventer ou faire la révolution ? Les quelques commentaires qui vont suivre, inspirés par l’usage toujours plus répandu de la notion d’innovation, représentent un premier effort pour commencer à dessiner les caractères spécifiques des qualités qui apparaissent de plus en plus à l’horizon de nos projets contemporains.

Je consulte quelques dictionnaires : Le trésor de la langue française (TLF), Dictionnaire historique de la langue françaiseGrand Robert de la langue française (GRLF), Dictionnaire de l’Académie française (DAF). Et je comprends qu’à l’origine, le terme « innover » désignait l’introduction d’un changement « dans quelque chose qui a un caractère bien établi » (TLF), d’où le préfixe in ajouté à l’expression tirée du bas latin novare. C’est également l’avis du DAF. De son côté, le GRLF semble suggérer que ce sens, un peu restrictif, est attaché à un emploi transitif du verbe innover, emploi aujourd’hui rare et vieilli. Dans tous les cas, innover c’est in-troduire quelque chose de neuf. Donc, bien que le GRLF minimise le caractère établi de la situation dans laquelle est introduite cette chose neuve, il faut bien que cette situation préexiste à l’innovation et qu’au-delà de l’introduction de l’élément nouveau, l’innovateur montre une sorte de souci envers l’identité propre de la situation dans laquelle il agit, envers sa tradition, au sens dans lequel l’entend Alasdair MacIntyre (1), du moins qu’il retienne ses ardeurs critiques à son égard. En ce sens, il y aurait, paradoxalement, un je-ne-sais-quoi de fondamentalement conservateur dans l’acte d’innover. Innover dénoterait une démarche moins violente que celle de la tabula rasa caractéristique du modernisme du début du XXe siècle. L’innovation sociale relèverait donc d’au moins une vertu dont ne pourraient pas se targuer les chantres actuels de la rénovation des États, de la transformation des économies et de la réforme tous azimuts : une sorte de prudence, de retenue face aux situations considérées.

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