Comment former les professionnels de demain ?*

Je prends comme définition ou caractérisation du design la plus générale qui ait été formulée dans ce débat*, à savoir que le design est une culture. Il s’ensuit que, comme dans toute culture,  ses « habitant-e-s » et ses « pratiquant-e-s », les designers, partagent :

  1. une vision du monde (naturel, artificiel et social) et du bien ou  mieux-vivre ensemble dans ce monde (une écologie générale); ils et elles partagent, comme disait László Moholy-Nagy, une attitude ;
  2. une façon de rendre raison (une théorie) de leur  monde ainsi que des principes régissant l’action dans ce monde (une praxéologie et une morale) et enfin, une esthétique;
  3. une anthropologie, c’est-à-dire une vision de l’être humain et de son rapport à ses deux mondes : intérieur et extérieur; plus spécifiquement, en tant que professionnels, les designers adoptent une anthropologie (implicite ou explicite) du concepteur, d’une part,  et des destinataires de leurs actes professionnels, d’autre part ;
  4. une façon de relier le dire (sur le monde) et l’agir (dans le monde),  la théorie à la pratique, c’est-à-dire une théorie de l’action et du projet ;
  5. un ensemble de critères (fonctionnels, esthétiques, éthiques, écologiques, sociaux, politiques, etc.) permettant d’évaluer leur action (une critériologie) ;
  6. un langage pour dire et des institutions pour transmettre leur culture aux générations suivantes ;
  7. une culture matérielle (outils, espaces, méthodes) et des pratiques (professionnelles) routinières ;
  8. etc., je m’arrête là.


Dans le cadre de l’initiative qui nous rassemble ici, c’est aux éléments de cette culture qu’il s’agit de familiariser les acteurs de l’action publique (élu-e-s, cadres, agent-e-s, associations, institutions, entreprises, citoyen-ne-s), soit pour qu’ils et elles comprennent mieux la culture design, soit pour qu’ils et elles l’adoptent pour leur propre action.

La communauté de design -plus particulièrement celle de la recherche en design- n’a pas encore effectué le travail nécessaire pour caractériser les éléments ci-dessus, c’est-à-dire pour expliquer à leurs partenaires en quoi consistait l’originalité de la culture dont les designers se réclament et se prévalent auprès des acteurs des politiques publiques. Elles et ils continuent ainsi à promouvoir l’image de praticiens habiles et agiles, certes, mais incapables de pleinement justifier leurs méthodes et leur savoir-faire. Il en résulte une difficulté pour leurs partenaires à bien comprendre comment pensent, évaluent, jugent et agissent les designers. Essayons d’identifier les obstacles qui s’opposent à une telle tentative et les moyens possibles pour les contourner ou les éliminer.

Tout comme les designers, les acteurs de l’action publique partagent également une culture : les termes de ‘culture administrative (de l’Etat)’, de ‘fonction publique’, de ‘service public’ reviennent le plus souvent pour la désigner ou la caractériser. C’est d’ailleurs celle-ci qui, dans le projet de la 27ème Région, est mise en cause pour sa lourdeur, pour son inefficacité et son incapacité relatives à remplir sa mission auprès de ses bénéficiaires, individuels et collectifs, pour sa structure hiérarchique et bureaucratique. Cette culture a peu de points communs avec celles des designers et il importerait, dans une perspective d’accompagnement et de formation, d’être précis quant à ce qui les distingue avant de penser à les rapprocher.

Tentons l’exercice à partir des éléments énumérés ci-dessus, en forçant le trait et au risque d’être caricatural.

  1. Vision du monde. Il se pourrait fort bien, dans la liste, que ce soient les visions du monde respectives qui soient les moins éloignées, les moins incompatibles, et que celle de la culture design (DE) et de la culture du service public (PU) soient largement partagées. Tant DE que PU ont le souci du bien-être des destinataires de leur action et du bien-vivre collectif. Si le souci du mieux-vivre est peut-être plus accentué chez DE en raison de l’injonction d’innovation qui l’ habite, il n’est jamais totalement absent chez PU, notamment auprès des élu-e-s. Ces visions se partagent en général selon que l’on croit que l’amélioration de l’habitabilité du monde (individuel et commun) s’effectue de façon incrémentale ou par innovations plus radicales.
  2. Cosmologie, cosmogénèse, esthétique. Il est une chose qui est commune à DE et PU : les deux cultures n’ont guère le souci d’élaborer une théorie explicite de leur monde et l’écologie de  l’action qui lui correspond (voir 4 ci-dessous). Elles dépendent alors des théories sociales et des rationalités de l’action développées par les sciences sociales, et les adoptent sans en questionner les fondements ni l’adéquation aux situations rencontrées dans les pratiques ; le plus souvent, hélas, c’est sous forme d’idéologies qu’elles s’expriment. Ce chapitre mériterait à lui seul un long développement.

Quant à l’esthétique, c’est le champ qui demeure largement à explorer et qui constitue, à mon sens, une des clés de notre XXIème siècle. Nous ne disposons pas, à l’heure actuelle, d’une esthétique de l’action, ni pour le volet ‘conception’, ni pour le volet ‘réception’ constitutifs de tout projet. Dans cette perspective, les tâches de DE et de PU sont bien distinctes : l’une -et c’est urgent car elle s’en croit dispensée (complexe d’Obélix)- doit s’appliquer à déconstruire tout ce qui lui tient lieu d’esthétique aujourd’hui ; l’autre gagnerait à ouvrir son regard à la beauté du monde, pas seulement à sa conformité aux normes.  

  1. Anthropologie. Il convient de distinguer l’anthropologie du concepteur ou de la conceptrice de l’action (designer, acteur public) de celle de la réceptrice ou du récepteur de l’action (bénéficiaire, usager, « administré-e »). Lorsque les premiers s’égarent, l’arrogance qui leur est propre a une couleur distincte chez DE et PU. L’arrogance des designers prend les poses de l’artiste génial mais incompris alors que celle des agents territoriaux ressemble à celles des « sachants », ingénieurs et autres experts sûrs de leur science inaccessible aux profanes. Lorsqu’il arrive -et c’est de plus en plus souvent le cas- qu’ils et elles se soucient de se rapprocher de l’expérience et des aspirations légitimes de leurs bénéficiaires, les anthropologies respectives de DE et PU auraient tendance à se rapprocher : plus modeste, plus réservée, plus consciente de la complexité des situations et par conséquent des projets. C’est davantage dans les anthropologies des destinataires que DE et PU continuent de se différencier. DE persiste trop souvent à adopter des anthropologies étrangères (marketing, cognitivisme, behaviorisme, etc.) et à considérer leurs « cibles » comme des êtres de besoins et de désirs, alors que PU les considère comme passifs et peu compétents. Dans les meilleurs des cas, DE privilégiera les figures de l’ « user-centeredness » et de l’empathie et DE celles de citoyen-ne-s actifs/participatifs et solidaires.
  2. Du dire à l’agir. Dans la tradition intellectuelle cartésienne (celle qui imprègne la culture PU), la conjonction ‘donc’ a valeur logique (syllogistique : « Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, DONC… »). Elle régit une logique de l’action qui envisage cette dernière comme un faire (et non comme un agir, où ne pas faire est toujours encore agir) qui se déduit logiquement du dire ou de l’idée qui précède : du principe (ou idée, ou concept) d’une politique élaborée en amont et de sa prescription découlerait quasi automatiquement (« logiquement ») l’action (ou le décret d’application). C’est de loin l’erreur principale de raisonnement pratique que l’on retrouve ; or du descriptif au normatif, de la théorie à la pratique il n’y a pas de lien déductif ; celui-ci doit être construit, conçu, « designé ».

Dans la tradition intellectuelle pragmaticienne (celle qui imprègne la culture DE), la conjonction ‘donc’ a valeur rhétorique. Elle régit une épistémologie qui envisage l’action comme un agir qui reconnaît la différence et l’autonomie respectives des logiques du dire et de l’agir ; une épistémologie qui les relie dans la logique projectuelle. Celle-ci néglige la seule logique déductive au profit de logiques diverses : abductive, analogique, modale, narrative, déontique, herméneutique, phénoménologique, heuristique entre autres, même si DE  n’a guère entrepris sérieusement de s’interroger sur la façon dont, au cours d’un projet, ces logiques devraient se combiner. L’intérêt récent pour le « design thinking » devrait pouvoir remédier à ce manque.

C’est dans les situations d’incertitude que les attitudes de DE et PU se distinguent de la façon la plus contrastée ; ces situations sont propres aux deux cultures et constituent les ressorts de leur action. Alors que PU cherche absolument à les éviter et les surmonter rapidement, DE au contraire les recherche et les considère comme sources d’innovation. D’une part le stress, de l’autre la confiance. La culture « algébriste » de PU la pousse à rechercher l’équation et l’algorithme qui lui apporteront la réponse juste, la solution (d’où le stress de ne pas trouver la réponse juste), alors que la culture « problématiste » de DE l’invite à explorer plusieurs voies et à livrer des propositions, c’est-à-dire des réponses dont la pertinence, l’adéquation et la convenance seront à valider en situation, le plus souvent par prototypage.

Pour résumer le contraste en une image saisissante, on pourrait dire que DE et PU sont déterminées par leurs ADN respectifs et qu’elles gagneraient à s’en affranchir : l’ADN artistique pour DE (celle du ministère de la Culture en majuscule), l’ADN militaire pour PU (est-ce encore une culture ?).

  1. Critères d’évaluation de l’action. Dans la culture DE, l’évaluation des projets s’effectue traditionnellement par les pairs (au sein de jurys) ou par les critiques (au sens de critiques d’art). On peut se demander si cette tradition est transférable telle quelle au champ nouveau du design des politiques publiques. Il est vrai que, pour les élus, ce sont les élections qui sanctionnent les politiques mises en œuvre, mais s’agit-il pour autant d’un jury (de citoyen-ne-s) au sens précédent ? D’autres dispositifs existent (consultation et concertation publiques, consensus informé) qui méritent considération. Pour l’action des cadres et agents territoriaux, des méthodes d’évaluation rigoureuses sont disponibles mais contestées pour la culture « de guichet » qui y prédomine ; elles connaissent actuellement une évolution (méthodes dites « progressives » ou « dynamiques », approche projet). DE serait d’ailleurs bien inspiré de se familiariser avec ces méthodes, tant il est vrai que son ADN artistique l’invite trop souvent à ne pas se préoccuper du tout d’évaluation : le geste héroïque lui suffit.
  2. Transmission et formation. Les témoignages des étudiant-e-s en design convergent : l’apprentissage du design est une expérience qui met en jeu, plutôt qu’elle conforte, l’idée qu’on se fait de soi-même : l’engagement créatif est toujours un risque. Je connais mal les principes pédagogiques qui régissent la formation des cadres et des agents territoriaux, mais je connais suffisamment bien (de l’intérieur) ceux de la formation des ingénieurs pour croire qu’ils sont assez analogues, en France du moins. Or on n’enseigne pas une pratique en amphi car, comme on l’a vu, la pratique ne se déduit pas de la théorie. En bref, former PU à la culture DE (le sujet de notre débat) n’est envisageable que par ce qu’on appelle désormais un « transformative learning »  (désolé pour tous ces termes anglais). Même si c’est tout aussi important, l’inverse  (former DE à la culture PU) n’est pas aussi laborieux car, du moins et toujours en France,  la culture PU est celle que l’on acquiert à l’école, et ceci dès la maternelle.
  3. Culture matérielle. C’est un élément qui va de soi et qui requiert, de la part de PU comme de DE, une pratique de l’hospitalité et de l’amitié intellectuelles. La bonne connaissance des caractéristiques respectives des deux cultures est indispensable, tout comme lorsqu’il s’agit de se familiariser, par exemple, avec des manières de table étrangères aux nôtres : curiosité sincère, écoute, ouverture, émerveillement, respect, appréciation, bienveillance et modestie en sont les préalables. Travailler ensemble comme nous l’avons fait aujourd’hui est une bonne façon de pratiquer l’ethnographie nécessaire à la connaissance des outils, des méthodes, des routines et des points aveugles de DE et PU.

Et maintenant, on fait quoi ? S’il me faut ne retenir que deux objectifs prioritaires, je n’hésite pas trop longtemps :

► Promouvoir, dès le plus jeune âge, une pédagogie des intelligences multiples et de la pensée complexe,  une pédagogie qui préfère l’encouragement à la sanction.

► Mettre en place une politique de la recherche fondamentale (et non seulement « appliquée ») en design, du même niveau d’exigence que celle qui prévaut dans les autres disciplines universitaires.

*Ce texte a été prononcé le 20 mars 2013, lors de la journée Design des politiques publiques organisée dans le cadre de la Biennale internationale de design de Saint-Etienne, en partenariat avec La 27ème Région