L’Université que nous devrions vouloir

À nouveau, cette année, les étudiants et le gouvernement québécois s’affrontent sur le sort du financement des Universités. À nouveau, les mêmes arguments sont utilisés de part et d’autre. À nouveau, le fond du problème est évacué. D’ailleurs, si on allait au fond du problème, on verrait que les membres des deux clans rivaux, au moins dans leur discours, ont plus en commun qu’ils semblent le croire véritablement. Du moins, ils partagent bien l’essentiel, c’est-à-dire une certaine définition de l’Université.
De nombreux étudiants et étudiantes québécois, comme beaucoup de leurs concitoyens, désespèrent de voir le l’égalité d’accès aux études postsecondaires être garanti. Le dégel des frais de scolarité au Québec menacerait directement la capacité de nombreux jeunes, issus des classes moins favorisées, voire défavorisées, à accéder à l’Université. Qu’ils plaident pour la gratuité scolaire ou pour le maintien du gel des frais de scolarité, les membres de ce clan voient l’accès à l’Université comme un droit des individus. Ce point de vue a ses mérites, mais il a aussi ses limites. Il est critique d’une forme d’élitisme dont semblent faire preuve certains établissements, et plaide pour une Université aussi diverse que la communauté à laquelle elle appartient. Par contre, voir l’Université comme une institution à laquelle les individus doivent avoir un droit égal d’accès, c’est en faire un prestataire de services aux individus. Des services d’État, certes, mais des services, un peu comme le Bureau des passeports, comme la Société d’assurances automobile du Québec. Or, la seule activité qui a lieu dans les Universités et qui ressemble un tant soit peu à de la prestation de service, c’est l’enseignement. Cette façon de voir l’Université la cantonne donc dans un seul des multiples rôles qu’elle est censée jouer, l’enseignement, rôle qui ne la distingue pas essentiellement d’autres établissements d’enseignement moins supérieurs, comme les Cégeps notamment.
De l’autre côté, le gouvernement québécois, de même que les états-majors des établissement universitaires et une bonne partie de la population du Québec, plaide inlassablement pour une refonte du financement de ces institutions. C’est que les Universités sont devenues incapables d’assurer leur rôle un tant soit peu correctement. Le refinancement est aujourd’hui nécessaire pour garantir aux cohortes futures l’accès à une Université de qualité. Ce qui est proposé de ce côté ? Le dégel des frais de scolarité qui aurait l’avantage de permettre un accès équitable à ces établissements, à défaut d’un accès égalitaire. Mais en faisant ainsi passer le salut financier des Universités obligatoirement par les poches de ses étudiants, on attache cette institution essentiellement à la réalisation de projets individuels. L’Université serait un prestataire de services, services d’État, services d’enseignement supérieur, mais services quand même et, toujours, services aux individus. C’est donc, de ce point de vue, à bon droit qu’on voudrait instaurer le principe de l’utilisateur-payeur.
Ainsi, on peut rapprocher les rivaux, étudiants d’un côté, gouvernement et dirigeants universitaires de l’autre ; montrer qu’ils sont les alliés objectifs d’une transformation profonde et largement occulte de l’Université. Une transformation qui a pour finalité de réduire à rien la mission de recherche fondamentale dévolue spécifiquement à ces institutions. Or, la recherche fondamentale est caractérisée par le fait qu’elle ne sert pas les individus. Ce sont les communautés qui ont besoin de cette recherche et qui se donnent le devoir de contribuer au concert universel de la connaissance. Au Québec, l’Université est le seule instrument que l’on s’est donné pour mettre en œuvre ce type d’aspirations collectives. Réduire l’Université à ce qu’elle doit aux individus, c’est donc la réduire à ce qui ne la définit pas essentiellement. Aussi, plutôt que de se disputer à savoir qui devrait payer pour qui, les membres des clans rivaux devraient d’abord s’interroger sur les finalités propres des Universités et sur les façons d’assurer leur pérennité.

Une réponse sur “L’Université que nous devrions vouloir”

  1. L’angle de lecture que propose ici Gauthier est particulièrement intéressant. En effet, au-delà de la critique de fond que je partage complètement, l’intérêt accordé au débat sur le rôle de l’université est significatif en ce qu’il permettrait afin de justifier et de rendre productif, le jeu des comparaisons si couramment employé dans les affrontements actuels. En effet, les discours des étudiants comme ceux du gouvernement prennent souvent appui sur la comparaison aux universités du monde pour justifier leur point de vue. Le gouvernement prend note de la réalité nord-américaine pour justifier et montrer que les « efforts » demandés aux étudiants sont raisonnables. De leur côté, les étudiants convoquent les exemples des pays scandinaves et européens pour dire que la comparaison avec le reste de l’Amérique n’est pas satisfaisante ou obligatoire. Or, il me semble, dans un cas comme dans l’autre, que l’usage de la stratégie comparative ne soit pas adéquatement mis en oeuvre. En effet, limiter la comparaison au coût d’accès imposé aux étudiants ne permet pas de comprendre les différentes traditions universitaires et les raisons qui justifient notamment leur coût d’accès. En ce sens, on peut se demander quelle légitimité a le modèle de gratuité scolaire danois pour comprendre la réalité québécoise sans d’abord faire l’effort de comprendre comment se développent et à quoi tendent les institutions universitaires dans chacun de ces pays.

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